Formes brèves

Les Enfants se défont par l’oreille est publié par les éditions Fata Morgana. Il était paru d’abord dans le n° 104 de la revue Po&sie, dirigée par Michel Deguy.

L’avis de l’éditeur
C’est la galerie de ces huit ancêtres cacochymes que nous livre avec une ingénuité feinte Régine Detambel. Il y a, derrière, toute la cruauté d’une jeunesse qui sait sa force et fait de l’irrévérence une fontaine où la renouveler sans cesse. En filigrane se tisse le récit d’une expérience essentielle et troublante : le jeune narrateur et sa petite cousine, sous le regard tantôt complice et tantôt désapprobateur desdites têtes blanches se découvrent, complexes et sexués. Les mots sont pesés et la mécanique parfaite.

Extrait
« Un proverbe dit à peu près que tout ce qui est bon vient de moi, ce qui est mauvais me vient de mes ancêtres. J’estime qu’on peut le prendre au pied de la lettre.
Beaucoup tâchent d’aimer leur famille, s’efforcent de la vénérer, avec opiniâtreté et parfois de remarquables percées vers l’abnégation. Je prétends que c’est impossible et même aussi mauvais que du vieux pain avec de la graisse rance. Ces gens-là, les amoureux de leur arbre généalogique, les chasseurs de stèles, les collectionneurs d’ancêtres, n’ont jamais eu la malchance, comme le jeune garçon que j’étais, de posséder encore, de connaître et de garder longtemps leurs huit arrière-grands-parents, tous les huit capables de parler, bien qu’affligés, à des degrés divers, des maux qui viennent de l’épaisseur de la sagesse dans le sang, de la friabilité des os, de la fragilité des tripes et qui donnaient à tous les hommes l’air d’infirmes qui se sont habillés tout seuls, à toutes les femmes, ou presque, un œil bleu braqué et le goût des piqûres stimulantes.
Morts, ils auraient reçu autant qu’ils recevaient de la vie quand je les ai connus. Eva était ma cousine et, comme s’ils avaient été un petit talon de cartes sales et collantes à l’aide de quoi on peut tenter des combinaisons infinies, nous nous distribuions, elle et moi, les huit mêmes arrière-grands-parents.

Éva avait trois ans de plus que moi, des coudes de fillette qui étaient comme une arête dans un long gosier, des cheveux de caoutchouc noir, brillants, et sous la robe, à la fois amical et sombre, l’un, l’hiatus divin qu’elle appelait son charnier et qu’elle bouchait parfois avec la main pour m’empêcher de voir. »

Dit par l’auteur