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Finkielkraut (Alain) > Un coeur intelligent

Présentation

Alain Finkielkraut, Un coeur intelligent, Stock/Flammarion, 2009.

> Présentation
En cheminant de Kundera à Conrad, il s'agit pour Alain Finkielkraut de dire à quels livres il se confie pour déchiffrer son existence, et quel viatique il leur demande pour la traversée des jours. Livres-miroirs donc ; livres-talismans aussi. Elles ne sont pas gaies, ces neuf histoires. Et elles refusent à leur lecteur la satisfaction du happy end. A toutes pourtant, Finkielkraut demande la même leçon salubre. Toutes s'inscrivent en faux contre la chimère des révolutions, de l'existence refaite à neuf, de la table rase et de l'homme nouveau. Elles ridiculisent l'orgueil de la volonté, montrent l'indocilité du réel et l'ironie du destin. Aucun n'est l'Adam qu'il a rêvé d'être, fils de ses oeuvres et de sa volonté. Tous tirent un lourd passé et des aïeux encombrants.
Après avoir lu ces neuf livres, nul ne peut plus croire maîtriser intégralement sa vie ; chacun prend conscience de sa dette et de ses limites. La littérature que chérit Finkielkraut guérit de l'arrogance. Elle offre une réparation aux figures oubliées, laissées sur les bas-côtés de l'histoire. A la Lucie de Kundera, la Macha de Grossman, la mère de Camus, la Lisa de Dostoïevski, la littérature donne la chance de n'avoir pas souffert pour rien. Certes, Washington Square ne procure pas les consolations du conte bleu, mais il ne s'achève pas non plus dans la désolante noirceur du sarcasme. Il offre la nourriture que réclame «un coeur intelligent».
Ce livre est un hymne à la lecture ! Un exercice de critique littéraire profond, original, généreux, enthousiaste. On en sort avec l'envie furieuse de se plonger dans des oeuvres qui semblent écrites pour nous. La plaisanterie de Milan Kundera, Tout passe de Vassili Grossman, Histoire d'un Allemand de Sebastian Haffner, Le premier homme d'Albert Camus, La tache de Philip Roth, Lord Jim de Joseph Conrad, Les carnets du sous-sol de Fedor Dostoïevski, Washington Square d'Henry James et Le festin de Babette de Karen Blixen : Alain Finkielkraut montre ici comment la littérature nous sauvera (pour peu que nous la fréquentions davantage) de la barbarie ambiante.


> Extrait
"La tragédie de l’inexactitude
Lecture de Lord Jim, de Joseph Conrad"
in Un coeur intelligent

«Fils de pasteur, né et élevé dans un presbytère, c’est-à-dire dans un lieu réglé, tranquille, ou rien n’arrive à l’improviste et où règne une atmosphère de rectitude sans faille, Jim découvre sa vocation de marin en dévorant des romans d’aventure. Ceux-ci agissent sur lui comme les récits de chevalerie sur l’homme de la Manche. La tête farcie d’ouragans et de gloire, il quitte la ville de piété et de paix où officie son père, car il ne lui suffit pas d’être le lecteur des histoires qui l’enchantent, il veut en devenir le héros. Il sort de son cocon biblique pour atteindre cette terre promise de l’intensité : la mer. Il s’élance hors de chez lui afin de mettre sa vie au diapason des livres, il rêve de sauver les passagers de navires qui sombrent, de tenir tête à des sauvages sur les rivages tropicaux, de soutenir le courage d’hommes désespérés dans leur frêle esquif balloté sur l’océan. En jeune homme romantique, Jim choisit d’obéir aux impulsions du coeur plutôt que d’écouter la voix de la raison, mais le coeur, pour lui, comme pour les Anciens, n’est pas seulement le siège du sentiment, c’est d’abord l’organe de la vaillance, du devoir, de l’honneur, la partie impétueuse de l’âme qui aspire à l’exploit et qui court au devant des plus grands périls. Jim n’est pas un aristocrate, il vient d’un milieu modeste, et il est trop imprégné par l’idée d’égalité des conditions pour voir dans la noblesse le privilège exclusif de l’aristocratie : plébéien, il veut être noble c’est-à-dire prouver, et d’abord à lui-même, qu’il l’est. Il rejette donc avec hauteur toute perspective casanière et s’en va faire ses classes sur un bateau à vapeur de la marine marchande. Au bout de deux années d’apprentissage, il prend la mer, mais lorsqu’il pénètre enfin dans ces régions familières à son imagination, il les trouve singulièrement vides d’aventures. Il connaît d’abord la monotonie de la vie entre le ciel et l’eau et l’austérité prosaïque des tâches quotidiennes. Une fois seulement, il est confronté à la violence d’une tempête, mais celle-ci n’a pas la consistance d’un ennemi identifiable. Il est blessé par la chute d’un espar, et déposé dans un port d’Orient où sa guérison est si lente que le navire doit repartir sans lui. Remis sur pied, il embarque en tant que second à bord du Patna, «un vapeur vieux comme le monde, efflanqué comme un lévrier et plus marqué de rouille qu’une vieille citerne désaffectée». Au milieu d’une traversée sans histoires, alors que le navire fendait le calme des eaux «sous l’inaccessible sérénité du ciel» et que Jim, en proie à des rêveries héroïques et à toutes sortes d’élans généreux, réfléchissait voluptueusement à sa qualité d’être supérieur, un choc se produit ; il perd l’équilibre et il constate, un peu plus tard, qu’une brèche s’est ouverte sous la ligne de flottaison. Le naufrage lui apparaît inéluctable et imminent. C’est la nuit. Les huit cents pèlerins musulmans que le navire doit débarquer dans un port d’Arabie dorment paisiblement, les uns contre les autres, sur le pont. Ils s’en sont remis à l’équipage et Jim, qui voit la catastrophe venir, n’ose pas les réveiller de peur de provoquer une panique incontrôlable. Interdit, prostré, il regarde l’adipeux capitaine et ses mécaniciens qui s’efforcent de détacher un canot et de déguerpir avant qu’il ne soit trop tard. Une fois à la mer et tandis que le ciel se fait menaçant, les fuyards appellent frénétiquement leur complice, mais ils ne savent pas que celui-ci a succombé à une crise cardiaque. C’est Jim qui finit par sauter à sa place dans le canot et, comme il le dit lui-même, «dans les profondeurs d’un abîme éternel».

Il n’a été à la hauteur ni de sa mission ni de son fantasme. Il se préparait à une action d’éclat et, au moment crucial, il a perdu pied, il a rejoint dans la disgrâce les marins sans foi ni loi autres que celles du vouloir-vivre. Il se destinait à briller au milieu des mers, et le voici marqué d’une tache indélébile. L’épopée a viré au désastre. L’attente du haut fait a fini par accoucher d’un comportement piteux et, qui plus est, banal. Pendant ce temps-là, la cloison tenait bon, contre toute vraisemblance : une canonnière française a donc remorqué le Patna et les confiants voyageurs que Jim, certain du naufrage, avait laissé tomber ont été conduits, sains et saufs à bon port. Ce dénouement inattendu qui plonge les complices de Jim dans l’embarras le met, lui que la distinction obsède, à la torture. Se sentant atrocement coupable, il est certes soulagé d’apprendre que le pire a été évité, mais il est aussi accablé par la révélation qu’il est passé à côté du meilleur. «Plus de peur que de mal», se dit-il, tout en mesurant, avec consternation, le mal que lui a fait la peur à l’aune des conséquences mémorables qu’aurait eu la décision de ne pas sauter par-dessus bord. Il a agi comme on agit toujours, en méconnaissance de cause, dans une sorte de clair-obscur, sans avoir tous les éléments en main, et maintenant qu’il connaît la fin, maintenant qu’un passé péremptoire a fait table rase de la multiplicité des possibles, il enrage d’avoir laissé échapper le premier rôle dans le roman que devait être sa vie en prenant pour la grimace carnassière de l’océan le sourire que, sans en avoir l’air, lui adressait la fortune. Non seulement il a trahi son serment de marin, mais il a raté le coche. En plus d’avoir commis une faute, il a gâché une chance. À l’heure du bilan, il n’est pas moins tourmenté par le regret de son fiasco narratif que par le remords de son effondrement moral.

Jim est traduit en justice mais, avant même d’entendre le verdict, son contradicteur intime, «le copropriétaire de son âme», le condamne à une double peine et remue interminablement le fer du dépit aventureux dans la plaie de la mauvaise conscience. «Quelle occasion manquée ! Bon Dieu, quelle occasion manquée !» murmure-t-il, honteux et furieux, devant Marlow, l’homme à qui Conrad délègue le récit de cette histoire après les quatre premiers chapitres, c’est-à-dire quand s’arrête le roman policier car les faits sont connus ainsi que l’identité de leurs auteurs, et que commence l’exploration de la véritable énigme. Jim a sombré dans l’irréversible pour ne pas avoir su répondre à l’imprévisible. L’aventure lui a fait des offres de service, et ce coeur vaillant, imbu d’histoires et de situations plus palpitantes, plus redoutables, plus extraordinaires les unes que les autres, les a déclinées. Il savait qu’il n’y avait pas de prouesses douillettes et que, pour parler comme Jankélévitch, «c’est la mort, en fin de compte, qui est le sérieux en tout aléa, le tragique en tout sérieux, et l’enjeu implicite de toute aventure». Ses rêves étaient autant d’exercices spirituels qui le préparaient à regarder la mort en face. Ses songeries romanesques faisaient de lui un familier de l’exception et un dompteur de l’effroi. Mais ce qu’il découvre, quand survient le moment de vérité, c’est que l’effroi se manifeste en mettant le grappin sur le rêve et en débridant l’inspiration. Muse exubérante, scénariste fiévreuse, la peur lui montre «les horreurs de la panique, le désordre et la bousculade, les hurlements pitoyables, les canots prenant l’eau, tous les affreux détails d’un désastre en mer…». Et comme rien ne bouge après le choc, il a le temps de se représenter en détail «la montée soudaine du sombre horizon, le soulèvement rapide de la vaste plaine liquide, la secousse brutale, l’étreinte de l’abîme, la lutte sans espoir, le ciel étoilé se fermant à jamais sur sa tête comme le couvercle d’une tombe, la révolte de son jeune sang, la fin sinistre».

Peut-être Jim aurait-il reprendre ses esprits, c’est-à-dire arracher son imagination aux griffes de la peur et reconnaître l’épreuve qui venait à lui, si, comme il le confie à Marlow, le coup avait été régulier. Or, tel n’avait pas été le cas. Un choc lourd dans le silence de la nuit sur une mer immobile, cela ne fait pas une aventure.

Rien ne s’est déroulé comme prévu. Mais n’est-ce pas cela précisément l’aventure : le non-déductible, la mise en échec conjointe du calcul et du rêve ; un moment de la vie qui n’est au programme ni des casaniers ni des cascadeurs ; une occurrence qui déjoue les précautions et qui trompe l’attente ; un événement qui déborde toute préfiguration ; un hôte qui vient sans s’annoncer ; une incartade de l’être ; la désobéissance des choses à la volonté comme à la représentation ? Idéaliste au sens tout à la fois moral, romanesque et philosophique du terme, Jim est distrait de l’aventure par le concept d’aventure et ses innombrables variations fantasmatiques.

Déjà sur le bateau où il faisait ses classes, l’ordre avait été donné, en pleine tempête, d’armer le canot pour secourir le caboteur qui avait heurté une goélette à l’ancre, et Jim était resté inerte. Il avait, en effet, la tête ailleurs. Il pensait à autre chose. À quoi ? A l’aventure. Et quand sorti enfin de son rêve éveillé, il se décida à sauter dans le canot, la main du capitaine s’abattit sur ses épaules : «Trop tard, mon petit !» Il était donc resté sur le pont, penaud, déconfit et fâché contre ce déchaînement de la terre et du ciel qui ne s’était pas fait annoncer, qui ne ressemblait à aucun de ses songes et dont l’irruption intempestive avait déloyalement frustré son généreux désir d’actes périlleux.

Tandis que, en lieu et place des grandes batailles auxquelles il se préparait, don Quichotte était régulièrement confronté à la trivialité de la réalité tangible, c’est la transcendance du réel, son étrangeté irréductible qui déconcerte le donquichottisme de Jim. L’imagination du sublime caballero était plus riche et plus belle que ce que le monde avait à offrir, celle du rêveur des mers, plus pauvre. Cervantès inaugure le roman moderne au sens que lui donne Hegel d’un conflit entre la poésie du coeur et la prose des circonstances. Avec cette méditation sur Don Quichotte qu’est Lord Jim, une autre intrigue, un autre paradigme vient au jour : la déconstruction du fantasme théorique et lyrique d’une subjectivité absolue, totalisante et surplombante qui ne se heurte à rien qu’elle n’ait anticipé, à rien qui lui soit extérieur.

«Se mettre en avance ; se mettre en retard : quelles inexactitudes ! Etre à l’heure : la seule exactitude», écrit magnifiquement Péguy. Deux fois, Jim s’est mis en retard parce qu’il s’était mis en avance. À deux reprises, l’aventure a failli, sans y réussir, interrompre son rêve d’aventure, l’effraction a échoué, il a manqué d’à-propos, il a été absent au présent même qu’il appelait de ses voeux. Il avait quitté le foyer paternel pour que son existence soit la rencontre d’un destin et non l’accomplissement méthodique d’un dessein préétabli, mais ce destin hors norme, il ne l’a pas laissé venir, il l’a laissé filer en voulant lui donner figure. Âme ouverte au jamais vu, âme captive de ses projections et de ses simulacres : cette antinomie a fait de Jim le martyre de l’esprit de l’escalier, le héros tragique de l’inexactitude.

La terre de l’homme, dit Kundera dans L’insoutenable légèreté de l’être est la planète de l’inexpérience : «Tout est vécu tout de suite pour la première fois et sans préparation. Comme si un acteur entrait en scène sans avoir jamais répété. Mais que peut valoir la vie si la première répétition de la vie est déjà la vie même ? […] Einmal ist keinmal. Une fois ne compte pas. Une fois n’est jamais. Ne pouvoir vivre qu’une vie, c’est comme ne pas vivre du tout.» Jim aurait été aux anges, en effet, s’il avait pu refaire son entrée ou, pour le dire d’une autre métaphore, s’il lui avait été donné de corriger son premier jet et de remettre un manuscrit présentable en lieu et place du brouillon indigne sur lequel on allait le juger. Mais ce que l’on fait sans savoir, en tâtonnant, au pif, ne peut être défait. La planète de l’inexpérience est aussi la planète de l’irrévocable.

Inexpérience, cependant, ne veut pas dire ingénuité. Nul n’aborde le monde avec des yeux absolument neufs. Les mots précèdent les choses ; les récits, les événements. Et Conrad suggère dans Lord Jim qu’on n’est jamais assez naïf, jamais assez disponible, jamais assez innocent pour l’expérience, et que le pathétique de la condition humaine consiste moins tant dans le fait de tout vivre pour la première fois que dans l’absence d’une première fois véritable. On arrive sur scène en ayant déjà répété. On a des répliques et des personnages pleins la tête, mais le texte de la pièce ne correspond qu’exceptionnellement à celui que nous soufflent le rêve, la sagesse, la mémoire, l’histoire et toutes les pensées qui battent la campagne ; on est, le plus souvent, à côté de la plaque, on se fourvoie, on fait faux bond à cela même que l’on croit et que l’on veut le plus ardemment rejoindre. Le monde est indocile. La réalité excède perpétuellement l’image qu’on en forme ou l’idée qu’on s’en fait. Les circonstances les plus décisives n’ont presque jamais la tête de l’emploi.»



> Entretien avec Alain Finkielkraut
Par François Busnel, Lire, septembre 2009.

Le titre de ce livre ressemble à un oxymore. Que signifie cette expression «un coeur intelligent»?
Alain Finkielkraut. J'ai découvert cette expression biblique en lisant Hannah Arendt. Le roi Salomon, rappelle Arendt, adjure l'Eternel de lui accorder un «coeur intelligent», c'est-à-dire un coeur sagace et perspicace. Dieu garde le silence, mais, pour nous doter peut-être (il faut rester modeste) d'un cœur intelligent, nous avons la littérature. En elle, l'affect et le concept sont perpétuellement enchevêtrés. Comme la philosophie, la littérature nous parle de l'Homme, mais c'est aux hommes qu'elle a affaire et non à l'Homme directement. Elle éclaire l'Histoire, la vie, le monde, sans jamais sacrifier les individus sur l'autel de la connaissance.

Le philosophe que vous êtes, redécouvrant la grâce de la littérature, ferait-il un procès à la philosophie ?
A.F.: Non. Prendre soudain le parti de la littérature contre la philosophie serait ridicule. Simplement, je récuse (avec un certain nombre de philosophes, d'ailleurs) le partage communément admis qui voudrait que la philosophie pense et que la littérature raconte. La philosophie n'a pas le monopole de la pensée. La littérature pense aussi, mais cette pensée possède quelque chose de miraculeusement affectif. «Aucune philosophie, aucune analyse, aucun aphorisme, quelque profonds soient-ils, ne peuvent se comparer en plénitude et en intensité à une histoire bien racontée», écrit ainsi Hannah Arendt. Si l'on me demandait de décrire ma bibliothèque idéale, je citerais les neuf textes dont traite ce livre, mais j'ajouterais d'autres romans comme L'homme sans qualités, A la recherche du temps perdu, Madame Bovary, ou encore Cent ans de solitude, j'ajouterais des poètes et bien sûr des philosophes (Lévinas, Jonas, Arendt, Heidegger...). Il y a les livres que l'on a lus une fois pour toutes et ceux auxquels on revient inlassablement. Ce sont ces livres jamais refermés qui constituent la bibliothèque idéale.

Revenons au titre : le coeur doit-il être intelligent ? Ne faut-il pas, au contraire, que le coeur reste le coeur, et l'intelligence, l'intelligence ? Un coeur intelligent n'est-il pas trop rationnel, trop raisonnable, trop intellectuel ?
A.F.: Je crois, au contraire, que l'intelligence laissée à elle-même est un des vertiges de la modernité: le vertige du fonctionnalisme de la raison instrumentale et, pour le dire de manière plus abrupte, de la bureaucratie. Quant au coeur, libéré de toute astreinte, c'est, au mieux, le kitsch (on vient de le voir se déployer au moment de la mort de Michael Jackson) et, au pire, l'idéologie. L'idéologie au sens d'une division du monde en deux camps, une sorte de réduction du phénomène humain au mélodrame. Je crois que l'expérience totalitaire nous impose de relier le coeur et l'intelligence car leur disjonction est dévastatrice.

Vous écrivez dès les premières pages que l' «on considère souvent le roman comme le lieu d'une collision entre les songes ou les mensonges de l'imagination et la dureté du monde tel qu'il est. L'illusion se fracasse contre le principe de réalité. Les chimères sentimentales et les grandes espérances sont anéanties par la vérité effective.» Pouvez-vous approfondir ?
A.F.: Le roman pratique et met en scène l'opposition entre l'imagination et le fantasme. La langue anglaise possède deux mots pour l'imagination : fancy et imagination. Le fantasme, c'est la littérature spontanée en chacun de nous. Nous fantasmons tout le temps. Il y a les fantasmes individuels, les fantasmes collectifs, et, pour faire appel de ces fantasmes, il y a l'imagination. La littérature est du côté de l'imagination. Le fantasme, nous dit Freud, est la réalisation d'un désir : dans le fantasme, je suis le héros, je suis au centre. L'imagination est, au contraire, cette forme de pensée qui me permettra de sortir de moi-même, de m'identifier à d'autres points de vue que les miens. Et le coeur intelligent, c'est cela : la mise en déroute du fantasme par l'imagination.

D'un côté, donc, un sentimentalisme stéréotypé, une production romanesque dans laquelle nous baignons depuis l'enfance en nous racontant des histoires mélodramatiques (le coeur), de l'autre, une intelligence purement fonctionnelle. Mais comment la littérature nous permet-elle d'échapper à ces deux écueils ?
A.F.: Qu'est-ce que la grande littérature sinon un débat perpétuel avec la mauvaise, une interrogation angoissée sur les ravages de la bêtise romanesque? La littérature nous raconte des histoires pour que nous cessions de nous raconter des histoires. Don Quichotte, Madame Bovary, mais aussi La tache de Philip Roth... Ce dernier roman est une réflexion extraordinairement puissante sur les méfaits de ce que Roth appelle le «everyone knows», ou, pour le dire en termes heideggeriens, de la dictature du «on»: on dit, on pense, on raconte. Kundera écrit que le roman déchire le rideau de préinterprétations suspendu devant le monde. Mais ce rideau est lui-même tissé de romans innombrables, d'où l'importance cruciale de la valeur, du jugement de goût. Toute la question est de savoir à quelle littérature nous voulons confier notre destin : celle qui découvre l'existence ou celle qui la recouvre de ses stéréotypes excitants.

La bonne littérature, la mauvaise littérature... L'importance du jugement de goût. Soit. Mais qu'est-ce que la bonne littérature? Qu'est-ce que le bon goût ?
A.F.: C'est très difficile à dire mais si on n'accepte pas de poser la question, alors la littérature perd tout sens. Les théories structuralistes et poststructuralistes ont voulu émanciper la réflexion sur la littérature du problème de la valeur. Confronté pendant mes études littéraires à ce relativisme, à cette neutralité militante, j'ai pris la fuite, au sortir de l'université, en faisant de la philosophie. Pour revenir à la littérature, il m'a fallu renouer avec le jugement. J'ai pu le faire grâce à l'oeuvre de Milan Kundera. La parution de L'art du roman a été un moment capital : tout d'un coup, la notion de grand écrivain reprenait sens. Kundera nous montrait que la définition du philosophe donnée par Péguy, «c'est un homme qui a découvert quelque aspect nouveau, quelque réalité nouvelle de la réalité éternelle», s'appliquait également au romancier. La valeur est liée à la connaissance. Muni de ce critère, on peut, on doit hiérarchiser les oeuvres littéraires, comme on sait, en philosophie, faire la différence entre Kant et Jean-François Kahn !

Donc, pour vous, le critère de la bonne littérature n'est pas le style mais l'exploration de la condition humaine... Diriez-vous qu'il s'agit de l'exploration de l'existence ou du déchiffrement des énigmes du monde ?
A.F.: Je ne me reconnais pas dans cette opposition. Le style est partie prenante de l'exploration des ambiguïtés et des mystères de l'existence. Le style n'est nullement un enjolivement, mais une qualité de la vision. Pensons à Proust. Pensons à Flaubert, qui a voulu appliquer à la prose les critères de la poésie. D'où sa souffrance et son héroïsme. Flaubert possédait une grande facilité d'écriture (sa correspondance en fait foi), mais il a voulu aller au-delà de ce talent naturel dans Madame Bovary. En vertu de quel principe? Il dit, en substance, que la phrase juste doit être aussi la phrase harmonieuse. Flaubert croit à l'existence d'un lien entre beauté et vérité. Après lui, toute grande littérature repose sur cet étrange postulat.

Qu'est-ce qu'un héros de roman ?
A.F.: Je dirais, avec Thomas Pavel, que c'est un homme saisi dans sa difficulté d'habiter le monde. En fait, nous voudrions tous être le comte de Monte-Cristo, le grand redresseur de torts, celui qui assouvit jusqu'au bout, jusqu'à la cruauté, sa juste vengeance. Le roman nous déboute de ce fantasme glorieux. A nous qui rêvons de plier le monde à notre volonté, il rappelle la résistance du monde. En un mot, il nous «dénapoléonise».

Parlant d'Albert Camus et de son roman posthume, Le premier homme, vous écrivez : «Il avait choisi d'explorer par la voie du roman autobiographique cette part du réel que l'intelligence conceptuelle manque inévitablement.» Par quel mystère la fiction, donc le mensonge, permet-elle de nous en dire davantage sur la condition humaine que la philosophie ?
A.F.: La philosophie regarde, la littérature hume et touche. Le premier homme est d'ailleurs le grand roman des sensations : c'est un roman odorant, tactile, qui destitue le privilège de la vue, du regard, de la theoria. Cela dit, je n'irais jamais jusqu'à défier ou mépriser le concept. J'ai été formé à l'intelligence conceptuelle (peut-être un peu trop d'ailleurs), mais je pense à la magnifique définition de la littérature que donne Renaud Camus, et dont toute son oeuvre témoigne: la littérature, c'est le reste dans les opérations comptables du réel.

Vous êtes philosophe, votre goût pour le combat d'idées vous a valu, en effet, polémiques et inimitiés... Pourquoi revenez-vous à la littérature ?
A.F.: Mais ce n'est pas un retour ! J'ai découvert la littérature en lisant, à quinze ans, Les carnets du sous-sol de Dostoïevski. Ce fut une sorte de déflagration. Soudain se dévoilait à moi l'enfer de la méchanceté. Dostoïevski raconte l'histoire d'un homme qui a l'occasion d'échapper à sa propre méchanceté et qui est incapable de la saisir. Je me suis alors mis en tête d'écrire une adaptation théâtrale de ce livre haletant. Mais je ne réussissais, dans mes solitaires après-midi dominicales, qu'à recopier le texte ! Je ne décollais pas. J'ai pris alors conscience que je ne serais jamais ni dramaturge ni romancier. Mais au moins avais-je la chance d'être un lecteur. En ce temps déjà lointain, les images à jet continu et la communication instantanée n'avaient pas encore pris possession des âmes adolescentes. Et je n'ai pas cessé d'être un lecteur de romans, que ce soit dans mes «périodes de combat», comme vous dites, pendant la préparation de mes cours ou dans mes moments d'écriture. Depuis Le Juif imaginaire et La sagesse de l'amour, la littérature a toujours nourri mon travail.

Mais il a fallu quelques années pour que vous écriviez - enfin - un tel livre...

A.F.: Plus que vous ne l'imaginez. En réalité, ce livre a son origine dans une conférence que j'ai donnée en 1994 ! On m'avait demandé de parler du livre de ma vie. J'ai choisi de parier sur un livre que je n'avais pas encore lu et dont j'espérais tomber sous le charme: j'ai fait confiance à mes amis et j'ai découvert Lord Jim de Conrad. A l'issue de cette conférence, je me suis dit qu'il fallait continuer, la retravailler et lui ajouter d'autres lectures. Mais il m'a fallu près de quinze ans pour donner forme à ce projet ! J'étais perplexe, j'étais inhibé, j'errais dans le noir.

Pourquoi ?
A.F.: Sans doute parce que je n'avais pas vraiment de modèle. Ensuite parce que, si les instruments de la théorie littéraire me semblent parfois très utiles, je voulais faire autre chose. Je souhaitais intégrer l'histoire dans le commentaire. Je tenais à ce que ceux qui n'ont pas lu les livres dont je parle puissent en quelque sorte les lire dans la lecture même que j'en proposais.

Ecrit-on pour comprendre le monde et la condition humaine ou bien pour se confesser ?

A.F.: Je pense que le grand écrivain est celui qui se quitte. Il y a des écrivains qui sont d'assez bons écrivains, peut-être, mais qui ne se quittent jamais. Se quitter, s'oublier : c'est peut-être la meilleure part de la littérature. La littérature est un élargissement, à tous les sens du terme.

Comment lire ? Je veux dire: comment bien lire un roman, sans céder à nos fantasmes ou à la volonté d'être intelligent ?
A.F.: L'école est, par excellence, le lieu où l'on doit apprendre à lire. Mais elle a depuis quelque temps changé son fusil d'épaule. Au lieu de mettre l'admiration au coeur du projet éducatif, elle met la culture au pluriel et devient ainsi la poubelle de l'actualité et de la mode. Elle se ferme aux oeuvres sous couleur de s'ouvrir au monde. Il faut que le président de la République dise du mal d'un grand roman du XVIIe siècle pour que les tenants d'une pédagogie de proximité redécouvrent ses vertus. Ceux-là mêmes qui considèrent comme arbitraire et réactionnaire l'idée d'une préséance de la langue classique sur la langue des banlieues brandissent maintenant face au bling-bling l'étendard de La princesse de Clèves. Mais une école qui a besoin pour réintégrer Madame de Lafayette de lui décerner, comme au rap, le label de la rébellion a oublié que sa mission première est de dépayser les élèves et de les transporter hors d'eux-mêmes. C'est cet émerveillement initiatique que décrit Pierre Michon dans son livre d'entretiens Le roi vient quand il veut. Il a découvert la littérature à l'âge de neuf ans le jour où un instituteur a décidé de lire à sa classe le début de Salammbô: «C'était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d'Hamilcar...» Aux enfants qui ne les comprenaient pas, ces mots et ces noms disaient la beauté du lointain. Aujourd'hui l'école se méfie de l'étrangeté. Elle n'a que le respect des différences à la bouche, mais elle ne pratique plus le dépaysement, elle le combat. Elle rapatrie le passé dans le présent, l'autre dans le même. Et la littérature risque d'être délaissée parce qu'elle est écrite dans une langue de plus en plus étrangère à celle qui se parle tous les jours. La littérature tend à devenir une langue morte. Indifférente à cette agonie, l'école a choisi la voie du jargon spécialisé et la voie de la démagogie. La voie du jargon ? On donne aux élèves une boîte à outils et ils abordent les textes à coups de prolepses, de métalepses, de diégèses et de champs sémantiques. La démagogie ? On met au programme ce qui intéresse immédiatement les élèves, on les abandonne à eux-mêmes, à Internet, et la beauté s'abîme dans le tout-culturel.

Que redoutez-vous ?
A.F.: Il y aura toujours des romans d'amour, mais y aura-t-il encore des romans qui pensent l'amour, et surtout des lecteurs formés pour les accueillir ?

 Vous écrivez que la lecture de La plaisanterie de Kundera a ruiné en vous «l'idée triomphale que la vie est un roman». La vie n'est donc pas un roman ? 

A.F.: Longtemps méfiante à l'égard du domaine des affaires humaines, la philosophie, à partir de Hegel et de Marx, a fait de l'Histoire le lieu du déploiement et de l'accomplissement de la raison: son discours, tout à coup, est devenu une sorte de roman. On pourrait même dire, avec la version communiste de la philosophie de l'Histoire, un roman binaire. Un roman captivant certes, mais un roman enfantin. Il revient justement au grand roman du XXe siècle d'avoir déconstruit ce roman de la philosophie de l'Histoire. C'est ce qu'ont fait, par exemple, Kundera avec La plaisanterie, ou Vassili Grossman avec Tout passe et Vie et destin. Le personnage de La plaisanterie, Ludvik, victime de l'Histoire, voudra, lorsqu'il aura l'occasion de se venger, faire de sa vie un roman: vingt ans après avoir été exclu de la faculté pour avoir proféré une plaisanterie, il va séduire la femme de son principal persécuteur car il voit là une occasion d'avoir le dernier mot dans le roman de sa vie... Mais, évidemment, les choses ne se passeront pas comme il le pensait, le fantasme sera désavoué par la réalité. En effet, cette femme tombera amoureuse de lui, mais lorsqu'il rencontrera quelque temps plus tard son mari, au bras d'une splendide étudiante, ce mari lui sera infiniment reconnaissant: en séduisant sa femme, il l'a débarrassé de ce qui était devenu un poids mort! Nous retrouvons là l'opposition dont nous parlions tout à l'heure: le fantasme et l'imagination. Nous construisons sans cesse des romans (le roman de notre vie, le roman de l'Histoire, etc.) sur un modèle fantasmatique mais la pluralité humaine ne cesse de défaire ces histoires. Pour le dire autrement, nous croyons pouvoir modeler notre vie à notre gré mais nous ne sommes pas seuls: il n'y a pas simplement l'autre, mais les autres. Le roman, face aux constructions romanesques dont nous emplissons nos existences, est le grand gardien de la pluralité humaine.

Mais comprenez-vous que les lecteurs veuillent mettre leur vie au diapason des livres qu'ils ont lus...? 

A.F.: Oui, bien sûr. Et je fais comme eux. Barthes dit magnifiquement que, pour lui, la lecture de La recherche a tout d'une consultation biblique: un va-et-vient se produit entre l'oeuvre et l'existence de celui qui la lit.
Au risque de la désillusion. Le roman peut aussi devenir le fossoyeur des illusions...
A.F.: C'est ce que montre admirablement Conrad dans Lord Jim. Même si la lâcheté de Jim est sujette à caution: il est lâche parce qu'il est distrait par son appétit d'aventure, de l'aventure telle qu'elle se présente. L'Histoire a toujours plus d'imagination que nous. Lord Jim a une idée toute faite de l'aventure et au moment où elle advient, parce qu'elle ne ressemble pas à cette idée toute faite, il la rate. 
Face à des livres qui vous montrent que l'on peut vivre intensément - ne pas se résigner, ne pas obéir à la routine -, le lecteur ne peut que vouloir mettre en pratique, dans sa propre existence, ce que contiennent ces livres...

Est-ce un piège ?
A.F.: Je ne le dirais pas ainsi. Pour moi, la littérature est avant toute chose une élucidation. Ma passion de lecteur est une passion de comprendre. Mais, pour ne pas éluder votre question, disons que je demande aussi à la littérature d'élargir ma palette. Sans la médiation des livres, je ne crois pas que je serais capable de voir le monde. En effet, l'expérience du sensible n'est pas une expérience immédiate. La routine, l'ennui, le morne accablement tiennent aussi au fait que nous manquons de mots pour discerner les choses. Les nuances de la vie ne nous sont pas données par la vie mais par l'art et par la littérature.

Cela signifie-t-il que lire bien nous permet de penser mieux, d'aimer mieux, de vivre mieux ?
A.F.: Oui, peut-être. Mais le XXe siècle abonde en esprits distingués, en grands lecteurs, qui se sont comportés en horribles brutes, ne l'oublions jamais. Reste que la littérature déploie tout l'éventail des sentiments et des sensations. La littérature fait échec à toutes les formes de réduction et, en cela, elle peut nous aider à vivre mieux, à penser mieux et, sans doute aussi, à aimer mieux.

A l'exception de Joseph Conrad, vous n'abordez jamais la biographie des écrivains dont vous étudiez les romans. Pourquoi ?
A.F.: C'est délibéré, en effet. Ce qui m'intéresse, ce sont moins les conditions d'élaboration du roman, de l'histoire, des personnages, que le résultat.

Mais le résultat ne naît pas de rien...
A.F.: Rien ne vient jamais de rien. Il n'y a pas de création ex nihilo. Mais j'ai voulu traiter ces oeuvres avec les égards que l'on a et que l'on doit avoir pour les oeuvres philosophiques. Quand vous lisez Aristote, vous ne vous posez pas la question de savoir ce que fut sa vie.

Euh... si. De même, en tant que lecteur, je ne suis pas contre le fait de savoir ce que fut la vie de Kundera, de Roth, de Blixen ou d'Henry James, pour mieux humer et comprendre ce que je lis...

A.F.: Moi, quand je lis La plaisanterie de Kundera, je m'intéresse au contexte historique du livre (Prague sous le communisme) à sa réception dans la France de 1968, mais je ne veux pas savoir dans quelle mesure Kundera est Ludvik. Certainement pas !

Pardonnez-moi, mais ce n'est pas la question que je vous posais... Kundera n'est pas Ludvik, pas plus que Roth n'est Zuckerman, c'est entendu. Mais pourquoi cette méfiance à l'encontre de la biographie ou, plus simplement, du portrait de l'auteur ?
A.F.: Les biographies, je vous le concède, sont souvent éclairantes. Mais elles sont plus souvent indiscrètes: «Il est incroyable que la perspective d'avoir un biographe n'ait fait renoncer personne à avoir une vie», écrit délicieusement Cioran. Rien ne saurait, de surcroît, justifier l'approche biographique des oeuvres littéraires. «La vie, la vraie vie enfin découverte et éclaircie» dont il est question dans Le temps retrouvé, n'est pas la vie de Proust, mais la nôtre. L'art n'aurait aucun intérêt s'il se réduisait à sa fonction expressive. Sa grandeur et sa nécessité, c'est, pour parler encore comme Proust, «de ressaisir, de nous faire connaître cette réalité loin de laquelle nous vivons, de laquelle nous nous écartons de plus en plus au fur et à mesure que prend plus d'épaisseur et d'imperméabilité la connaissance conventionnelle que nous lui substituons».

La question du rire relie l'ensemble de ces textes... Pourquoi condamnez-vous le rire contemporain ?

A.F.: Parce qu'il est sinistre. Octavio Paz écrit que l'humour est une conquête récente, et Kundera ajoute que c'est aussi une valeur menacée. Je partage cette crainte. L'humour m'apparaît de plus en plus comme une fragile parenthèse civilisée dans l'histoire du rire. La barbarie riait à gorge déployée. Elle recommence. «L'humour, disait Chris Marker, est la politesse du désespoir». Lorsqu'un amuseur compare Nicolas Sarkozy au pianiste Michel Petrucciani et Martine Aubry à un pot à tabac, il déchaîne une cruauté qui n'a plus rien d'humoristique. Rire d'un président de la République parce qu'il est petit, d'un artiste mort parce qu'il était handicapé et d'une responsable politique parce qu'elle n'a pas une taille de guêpe; rire de la faiblesse; rire de l'infirmité en se racontant qu'on défie le pouvoir; bref, rire de tout sauf de soi, c'est peut-être le propre de l'homme - mais c'est la mort de l'humour.

Vous accusez la télévision d'être le principal pourvoyeur de cette nouvelle forme de rire. Vous généralisez. N'y a-t-il pas de place pour le divertissement sans pour autant saper la civilisation et ruiner tout sens du respect ?
A.F.: Je ne mets pas en cause le divertissement. Le divertissement est un des besoins fondamentaux de la condition humaine, et la culture n'est pas là pour le remplacer ou, si elle échoue, pour le désigner du doigt et le culpabiliser. Si ce combat existe, ce n'est absolument pas le mien. Il m'arrive donc aussi, rassurez-vous, de regarder des divertissements à la télévision. Des événements sportifs, par exemple.

Bon. Mais riez-vous de temps en temps ?
A.F.: Il y a un comique de l'existence qui naît de la finitude et du contraste entre ce que nous sommes et ce que nous croyons être. Les oeuvres qui mettent ce comique en scène me font rire. Ainsi, Roth, Kundera et, sur un autre registre, Cioran: «Ce matin, après avoir entendu un astronome parler de milliards de soleils, j'ai renoncé à faire ma toilette. A quoi bon se laver encore!» Mais les amuseurs qui sévissent sur les ondes, c'est autre chose. Ils nous précipitent, à peine réveillés, dans le cauchemar de l'hilarité perpétuelle. Ils mettent l'information à leur botte. Ils traitent le monde comme un magasin de caricatures: «On n'est pas là pour savoir ce qui se passe, hurlent-ils tous les matins, on est là pour se marrer.» Les journalistes qui sont prompts à me traiter de rabat-joie devraient être les premiers à s'inquiéter de ce pronunciamiento. Les voici relégués au statut de Monsieur Loyal des clowns gueulards! Ainsi s'exerce, dit-on, le droit à l'impertinence. Mais quand un amuseur s'acharne sans vergogne sur un homme politique qui sera quelques minutes plus tard l'invité de l'antenne, et qui, docile, résigné, tremblant, n'osera pas émettre la moindre protestation, ce n'est pas de l'impertinence, c'est de l'arrogance, c'est de la terreur et c'est un coup mortel porté à ce qu'Orwell appelait la «commun decency» ! Les plaisanteries qui pleuvent sur nous sans la moindre éclaircie nous séparent chaque jour davantage de la plaisanterie kundérienne.
 
Si on vous invitait à décider d'un sujet pour le bac de français, vers quel écrivain vous tourneriez-vous ?
A.F.: La langue française a été modelée par la littérature, c'est l'une de ses caractéristiques les plus admirables et les plus émouvantes. Aujourd'hui, la langue de communication s'émancipe de cette écrasante tutelle, comme en témoigne la place de plus en plus réduite des citations littéraires dans les dictionnaires. Je pense qu'il faut renouer ce lien. J'opterais donc pour une oeuvre exotique, au sens d'étrangère à l'idiome communicationnel en vigueur.

De quel texte s'agirait-il ?
A.F.: Bérénice, par exemple, c'est-à-dire une altérité douce. Le style de Racine arrache les élèves à leur petit univers lexical. Mais ce style est dépouillé et ne comporte pas de difficultés particulières.