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Beauvoir (Simone de) > La vieillesse
Pour une vieillesse perfectionniste

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Pour une vieillesse perfectionniste

Par Régine Detambel (Copyright)
Voir également Le Syndrome de Diogène, éloge des vieillesses (Actes Sud)

S’il est un moment où le perfectionnisme égocentrique doit devenir une vertu, c’est dans le vieillir. Afin d’offrir à la communauté des milliers de modèles de vie différents, les vieillissants doivent soigner d’urgence leur individualité en refusant de se conformer aux manières de vivre traditionnelles. Pour que nos neurones-miroirs puissent s’exercer sur une abondance de nouvelles expériences de vie positive, il est donc essentiel de se débarrasser d’une certaine vision monolithique des vieillesses, empêchant toute créativité dans la construction même de soi.


On honore la vieillesse, mais on ne l’aime pas. C’est pourquoi d’ailleurs on en fit assidûment l’éloge. Le pompeux mensonge du panégyrique dore toutes les pilules.
En vérité, on n’aime pas que le temps soit visible. On n’aime pas ce cambriolage du corps, ce déguisement, cet horrible uniforme. On n’aime pas le désordre et l’altérité au sein de la belle ordonnance du fort. On n’aime pas le gris, le terne, le jauni, le ranci. Bref, on n’aime pas ces vieux qui passent leur temps à mourir par petits morceaux. « La vieillesse est un naufrage » écrivit Chateaubriand avant d’être plagié par le général de Gaulle, qui en avait après Pétain. La vieillesse est une surveillance de chaque seconde, sans jamais de répit. La vieillesse est un Argus aux cent yeux, un gardien éternel chevillé au corps.
« Je crois que la vieillesse arrive par les yeux, et qu'on vieillit plus vite à voir toujours des vieux ! » jette Hugo, dans Ruy Blas. Alors on ne veut pas les voir. Masque ou bandelettes, qu’importe, il faut cacher cette maladie. Les vieillards sont tous des lépreux. Les maisons de retraite des lazarets. À la fois monstres et fossiles, ils sont les formes devenues lointaines et approximatives de l’identité humaine. Chenu veut dire blanc, comme à la blancheur du visage on repérait le lépreux. Maintenant c’est à la blancheur des cheveux.
La langue a toujours été féroce au vieillissement des corps, férocité des représentations et clichés convenus d’une certaine « rhétorique du crépuscule de la vie ». Un vrai travail de sape. Etymologie de gâteux : celui qui gâte les draps. Dégoût de la vieillesse et ses problèmes sphinctériens. Pour savoir ce que pense une société, comment elle a pensé, il faut analyser son vocabulaire, ses dictionnaires, ses proverbes. Le vocabulaire commun ne manque pas de fiel pour rejeter ces êtres archaïques en une région extrême de la vie humaine. Le langage, comme tableau spontané et quadrillage premier des choses du monde, s’épaissit terriblement à leur contact, qui dit rupture, instabilité, faille crue. La vieillesse représente trop nûment la condition humaine pour que son aspect n’importune pas. C’est qu’elle est l’envers du mythe de Jouvence, elle est la leçon de chimie, sans la grandeur sacrée. Elle semble sans autre morale que le terrassement tragique des mortels pas assez tôt réfugiés dans la mort.
À la fois désordre et périlleuse altérité du corps, la sénescence, longuement haïe, inquiète même la langue. Les vieillards ne seront jamais en sûreté dans l’haleine de la jeunesse. Les anciens ne vivront jamais en paix dans cette énumération au pouvoir de désenchantement, qui les entrechoque dans une sorte d’alphabet des feus : amorti, antédiluvien, antique, baderne, chef-d’œuvre en péril, croulant, mémère, monument historique, plus coté à l’argus, révolu, rombière, usagé, vermoulu, vieille barbe, vieux croûton, vieux trumeau…
Vétustilla vit sur le même palier que nous. Elle est amoureuse. Avant de descendre chez Hadès, elle a eu la chance de rencontrer une Ombre comme elle. Quelle belle promenade, ils auraient pu faire à deux sur la terre ! Mais, comme aux temps des crachats de Martial, elle doit se cacher pour faire l’amour. Vieillir, c’est devoir entrer dans le monde de la morale. Et tout le temps que vous demeurez dans ce tombeau préliminaire, vous êtes bien aimé de votre entourage…
Quant à Géronte, du jour où il s’est aperçu qu’il ne parvenait plus à se rappeler les prénoms de ses amis et les noms des commerçants de son quartier, il a fui les lieux où il risquait de les rencontrer, il s’est enfermé. Son petit chat est mort. Il n’y voit plus très bien. Chez lui, ça pue. Aucune loi ne vaut, aucune convention n’importe. Avec l’âge, il est devenu philosophe, mais de cette sagesse cynique qu’on nomme « syndrome de Diogène ». Rien pourtant ne le prédisposait à vivre dans l’incurie, presque nu, acariâtre, partageant sa pitance avec des chiens, empilant des sacs poubelle dans sa salle de bains délabrée. A la jeunesse d’Alexandre, ce nouveau Diogène, sanglé dans son fauteuil comme contre les douves d’un tonneau, aurait dit : « Ôte-toi de ma télé ! ».
Comment vivent et pensent Géronte et Vétustilla en cet âge de fer ?
Où donc est passée la force de la vieillesse ? La diversité de son enseignement ? Où sont les nobles vieillards, seuls à faire admettre qu’on peut honorablement coudoyer le grand âge, dans la rue ou à l’Académie. Car ce qui fait la différence entre un vieillard et un vieux, c’est la gestion consciente de sa propre longévité comme un événement intérieur, comme une entreprise sagement conduite, comme une fortune, physique et intellectuelle, acheminée du dedans.
Parmi ces spécimens chenus, Fontenelle, le philosophe centenaire, qui vénéra son couchant, s’y complut, le donna comme l’âge le plus heureux, l’âge de la moisson faite, et Hugo, bien sûr, le grand maître prophétique d’une vieillesse réussie, celui dont Péguy disait : « Il a voulu dès le berceau être l’homme d’un siècle. Il a voulu dès le berceau être un homme séculaire, un homme centenaire.  »
Devenir un chêne centenaire, c’est aujourd'hui chose courante puisqu’en notre début de millénaire, le corps humain, dans les pays riches et pacifiés, est doté d’un capital d’années sans précédent. Pour la première fois, l’espérance de vie moyenne des Françaises et des Français dépasse quatre-vingts ans. Elle était de quarante-six ans en 1900. Une petite Française sur deux, née après l’an 2000, vivra plus de cent ans. La perspective d’assurer, à 80% des hommes, quatre-vingts ans de vie sans maladie, déficience ou handicap grave, est proche.
Et pourtant, nulle part ailleurs que dans la vieillesse je n’est un autre avec autant de violence.


La racine grecque du mot vieillesse est bifide. Presbutês était le vieillard chargé d’ans et d’honneurs, le haut dignitaire, l’ambassadeur puissant, tandis que gerôn désigna vite le crédule, si facile à berner, barbon lamentable de Plaute et de Térence.
La science pluridisciplinaire, qui étudie le vieillissement sous tous ses aspects (biomédical, éthique, socio-économique, culturel…), on l’a nommée gérontologie, la chargeant du même coup de tous les ridicules des gérontes de Molière. Connotation féroce, imprudente, impudente peut-être.
La gériatrie est la discipline strictement médicale qui étudie le vieillissement et les maladies du sujet âgé. En France, elle est devenue, en 2005 seulement, une spécialité, à l’instar de la gynécologie ou de l’ophtalmologie.
Désormais la vieillesse est officiellement reconnue comme un organe malade du grand corps social. Et si ce n’est pas une maladie, alors Jankélévitch : « C’est une anomalie normale ! »
Si les magazines féminins, grands promoteurs de cosmétiques « anti-âge », ouvrent encore leurs colonnes à quelques sexagénaires radieuses et gymnastes (des actrices, des chanteuses que leur nom, leur mariage, leur talent et leur chirurgien esthétique font perdurer), le silence et l’invisibilité sont presque absolus pour le quatrième âge, qu’on laisse croupir en son vivarium, en son insectarium. Les photographes ont pris congé du corps des vieilles. De même, les stylistes. Sont mis à l’écart tous les individus dont les attributs corporels ne correspondent plus aux normes en vigueur. L’éviction du champ social est un calvaire commun, la vieillesse un stigmate. À l’écrivain Camille Laurens, l’on doit : « Elle prononçait guériatre, elle voulait guérir de la vieillesse. » Sans quoi, se faire sauter le caisson, avec force, avec fougue. En France, plus de trois mille personnes âgées se suicident chaque année.
En 1970, Simone de Beauvoir publia un essai intitulé La Vieillesse. Les vieillards sont-ils des hommes ? demandait le Castor. À voir la manière dont notre société les traite, il est permis d’en douter… L’adulte voit dans le vieillard non pas son semblable mais un autre, qui est le sage ou bien le fou. Qu’on le situe au-dessus ou bien au-dessous de notre jeune espèce, en tout cas on l’exile. La vieillesse est un secret honteux et un sujet interdit. Eviter soigneusement d’aborder la question du dernier âge. « Quand j’ai dit que j’y consacrais un livre, on s’est le plus souvent exclamé : ‘Quelle idée ! C’est triste ! C’est morbide !’ C’est justement pourquoi j’ai écrit ces pages. » Briser la conspiration du silence, dit Simone de Beauvoir. « Je demande à mes lecteurs de m’y aider. »
La Vieillesse, par Simone de Beauvoir, tomba, a dit Benoîte Groult, comme un pavé, dans le silence général. Il paraît que personne n’a voulu lire ce livre. Assez des femmes, assez des vieux, et pis encore assez des vieilles femmes ! Beauvoir allait d’échec en échec. Malheur à celle qui cesse de plaire ! Une femme ménopausée, une femme sans règles, c’est un troisième sexe, une sorte de genre neutre. Une vieille femme maquillée est forcément clownesque, carnavalesque, tenancière de bordel, bouche baveuse, erreur de montage, mère maquerelle.
Voici dénoncé l’un des derniers bastions de la haine de la vieillesse : le tabou sexuel faisant de l’abstention ou de l’abstinence de certains adultes âgés, tenues comme allant de soi, le symétrique de l’angélisme enfantin. De réelles difficultés physiques, la disparition des conjoints ou partenaires, la désertification affective, l’isolement, la tendance au renoncement, l’hostilité des mentalités régnantes (vieux cochon ! vieillard lubrique ! vieille dame indigne !) font en effet obstacle à l’expression d’une sexualité sénescente. Mais les témoignages et les exemples confirment l’aptitude des personnes âgées à une vie sexuelle satisfaisante, avec ou sans aphrodisiaques. On peut éprouver l’orgasme jusqu’à la mort. La jouissance est un même frisson pour tous, et pour toujours. Mais qui le fait savoir haut et fort ? La vieillesse des femmes, comme celle des hommes, est toujours un continent noir. Une distance pour l’instant sans espérance d’être comblée. Peu d’études. La négation, la privation. Des fantasmes, des rumeurs. Mais pas encore de connaissance approfondie de la vieillesse humaine. Pas de catalogue raisonné, tant ses symptômes sont la vie même, irréductible à quelques signes. Pas encore d’encyclopédie à la taille de cette constellation.


Pour un être conscient, exister consiste à changer, à se mûrir, à se créer indéfiniment soi-même. Pour un peu, on cesserait de croire à la flèche déchirante du temps, si la pointe qui nous déchirera n’était dans l’œil de l’Autre.
Picasso à une amie de Gertrude Stein, qui s’était plainte que son portrait ne fût pas ressemblant : « Dites-lui d’attendre, ça viendra. » Comme si, en effet, l’image que nous avons de nous-même dépendait exclusivement d’une perception changeante, variable et moirée comme le regard barbelé de l’Autre sur nous. On est décatie à la minute où quelqu’un dit : « Tiens, je ne la voyais pas si vieille ! » On est croulant le jour où quelqu’un s’écrie, tumultueusement épouvanté : « Il sent le cimetière ».
Alors oui, de ce jour, à cette seconde même, leur regard nous revêt de la toge de vieillesse qui nous tombe jusqu’aux pieds. C’est donc par le jugement de l’Autre, que la vieillesse devient soudain un rôle à jouer, un costume à endosser. On ne se voit pas vieillir. Un jour, c’est un autre qui vous le dit. Le lendemain, mille autres. Alors ce n’est plus la flèche du temps, c’est un carquois bourré de piques. L’âge vient du « dehors », l’âge nous vient originellement des autres. Nous n’avons pas d’âge pour nous-mêmes, « mais seulement en tant qu’Autres », par référence à la longévité moyenne des individus. Et cependant, on dirait toujours que l’âge s’empare de nous par surprise. Qu’il vient le jour où l’insulte écorche, qu’il frappe comme une foudre. Ce jour-là, on devient senior. Mais être senior n’est pas encore être vieux. C’est un comparatif latin. On est seulement « plus vieux » qu’un autre. On n’est pas vieux dans l’absolu, mais seulement parce que, sur la photographie, l’autre, à notre droite, est plus jeune que nous. La vieillesse est une douloureuse théorie de la relativité : on est vieux par quelqu’un, on est vieux pour quelqu’un. La vieillesse, tout comme l’amour ou la confiance, dépend de l’autre.
Sans le jugement de l’autre, il n’est homme si décrépit qui ne pense avoir encore vingt ans dans le corps.
Sans le jugement acéré de l’autre, certaines vieilles personnes ne se sentiraient pas obligées de faire les mortes pour ne pas importuner de leur malodorante présence les plus actifs et les plus vivants qu’elles.
L’adulte au pouvoir voit dans le sujet âgé non pas son semblable mais un autre, qui est le sage ou bien le fou ! Alzheimer ou patriarche ! Qu’on le situe au-dessus ou bien au-dessous de la jeune espèce, en tout cas on l’exile ! Ou la vieillesse est magnifiée, ou bien elle est raillée. C’est sans nuance pour l’instant, en tout cas aussi longtemps que la vieillesse et la mort seront amalgamées. En attendant, le grand âge est l’âge du combat par excellence. Le psychanalyste Roger Dadoun écrit : « Vieillesse, qu’on se le dise, c’est la lutte finale, lutte inexpiable qui fait du grand âge, contrairement à tous racontars comme à tous mirages, l’âge agonique, l’âge du combat (agôn) par excellence. » Tant il est vrai que la sénescence se vit pour certains dans un bouleversement aussi puissant que le traumatisme de la naissance, ou l’adolescence. Mais qui le sait ? Au fond, on a plutôt l’impression qu’il règne autour du sujet âgé une monstrueuse inculture. Déni ou angoisse, le monde de la vieillesse est une terra incognita.
Comme nous n’avons pas la prétention de nous connaître nous-mêmes par intuition immédiate ou par je ne sais quel miracle de réflexivité, nous ne comprenons le monde que par le grand détour des signes d’humanité déposés dans les œuvres de culture. Que saurions-nous de la haine et de la foi, de la volonté ou de l’éthique, si cela n’avait été auparavant porté au langage et articulé par la littérature ? Il n’y a pas d’accès direct au réel, il n’y a pas de chemin pur, nu, dépouillé, vers le monde vivant. Il n’y a pas d’expérience sans référence : les livres sont donc l’instance tierce entre nous et les autres, entre nous et le monde, entre nous et nous-mêmes. Et puisqu’on n’échappe pas à cette médiation littéraire, puisque le récit est apparemment tout-puissant, la question est de savoir à quelle bibliothèque confier désormais le destin de l’humanité vieillissante. Si les textes bibliques placent la longévité au centre du projet divin, nous avons toujours bien peu de penseurs laïcs de la vieillesse. Si on tente un tour d’horizon des ressources, linguistiques, intellectuelles, artistiques, philosophiques, vers lesquelles se tourner quand on questionne, souvent dans la peur, dans la solitude, son propre vieillissement, on s’aperçoit que ces ressources ne semblent pas si abondantes. De quoi sont faites nos représentations du sujet âgé ? Sur quel modèle sont-elles construites ? Dans quelle langue, sur quel lexique reposent-elles ? Par conséquent, de quoi nous servons-nous pour appréhender notre propre vieillesse ? Peu de grands écrivains-philosophes occidentaux sinon Hermann Hesse, André Gorz, Jean Améry, John Cowper Powys, Colette, Walt Whitman, François Jullien, Paul Ricoeur, ce Paul Ricoeur qui se voulait « vivant jusqu’à la mort », cultivant la capacité de recevoir chaque matin comme un surgissement absolu de la nouveauté. Mais, aux yeux de la majorité, qui n’est pas une grande lectrice de phénoménologie, la vieillesse semble être seulement un âge de déchéance à combattre et retarder. Or c’est en laissant s’installer une telle petitesse d’esprit qu’on étouffe en soi l’être-en-devenir-vieux que nous sommes tous. Il nous faut élaborer une pensée du vieillissement qui traquerait les présupposés intellectuels, médicaux, psychologiques et sociaux, et les stratégies discursives de la pensée unique (la vieillesse est un déclin, il n’y a pas de beauté de la vieillesse, pas de désir ni de plaisir), qui réaffirmerait les paradoxes, les contradictions, délogerait les prétendues certitudes. Et si nous n’avions que des idées reçues sur les vieillesses ?


Créer, à tout âge, permet de libérer des possibilités de vie. Créer accroît la sensibilité qui ouvre à la jouissance du fait de vivre. Les artistes prouvent donc que la vieillesse n’est pas, à la manière stoïcienne, une anticipation de soi comme déjà cadavre. Un sujet âgé n’est pas un être-pour-la mort. Ce qui occupe ses capacités encore préservées, ce n’est pas le souci de la mort, mais la mobilisation des ressources les plus profondes de la vie à s’affirmer encore. D’où l’importance des artistes, par définition subversifs et hors norme. Hokusai, Matisse handicapé, ont trouvé le moyen de s’imposer à nous par leur liberté, leur invention, l’intrépidité de leurs gestes et de leurs pensées dans leurs dernières activités. Le dernier Deleuze, franchissant toute limite, écrit : « Il y a des cas où la vieillesse donne, non pas une éternelle jeunesse, mais au contraire une souveraine liberté, une nécessité pure où l’on jouit d’un moment de grâce entre la vie et la mort, et où toutes les pièces de la machine se combinent pour envoyer dans l’avenir un trait qui traverse les âges : le Titien, Turner, Monet. » Ils ont acquis ou conquis le droit de mener la peinture sur un chemin désert et sans retour qui ne se distingue plus d’une dernière question.
Au début du XXe siècle, Hermann Broch inventa la notion de « style de vieillesse ». C’est un don qui fleurit sous les signes prémonitoires de la mort ou dans les approches de l’âge. C’est l’atteinte d’un niveau d’expression nouveau. Le « style de vieillesse » révèlerait un changement radical. Cette brutale rupture peut être décrite comme une sorte de besoin d’abstraction : l’expression repose de moins en moins sur le vocabulaire qui finit par se réduire à un petit nombre de symboles primitifs et au contraire de plus en plus sur la syntaxe, la structure mathématique.
À la mort de Rembrandt van Rijn, à Amsterdam, octobre 1669, le tableau inachevé sur le chevalet s’intitule Siméon au temple avec le Christ enfant. La touche est grossière et large, le dédain pour la beauté manifeste, l’élimination des détails superflus permet la concentration sur les vérités profondes de la vie et de la mort. L’artiste qui a atteint ce sommet se trouve au-delà et au-dessus de l’art. Des œuvres indicatoires, le chemin est par là.
Auguste Renoir, hémiplégique, travaillera jusqu’à l’agonie. On pressait pour lui les tubes de couleur sur la palette. « On n’a pas besoin de la main pour peindre » grommelait-il. On lui attachait au poignet un pinceau tenu par un doigtier. L’entêtement de Renoir avait sa source dans cette passion pour la peinture qui le dévorait.
Bonnard, sur son lit de mort, demanda à Charles Terrasse de l’aider à modifier une couleur qui le gênait dans son dernier tableau, l’Amandier en fleur. Ce vert n’allait pas, il fallait évidemment du jaune.
Mais ces choses-là ne sont pas assez dites. On devrait nous enseigner dès l’enfance comment vieillissent les créateurs afin qu’on ne se contente pas de la vision vulgaire de la vieillesse, c'est-à-dire celle des narcissiques (la vieillesse n’est que pertes), celle des tout-puissants (être moins que rien, c'est cela), celle des orgueilleux, des éternels adolescents, durs et intransigeants, qui ont aspiré à être tout et qui, n'y parvenant pas, concluent que nous ne sommes rien, celle des êtres meurtris par l’âge, taris, asphyxiés par leur expérience des limites, paralysés par la présence grandissante de leur corps. Les artistes cultivent la réalisation de soi, ils sont les plus à même de donner à la communauté une abondance de modèles différents. En refusant de se conformer aux manières de vie conventionnelles et en cultivant consciemment leurs différences individuelles, ils offrent à leurs concitoyens de nouveaux modèles, de nouvelles expériences de vie positive, un moi dynamique tendu vers le progrès personnel et donc le progrès de la société.
J’ai rencontré le peintre Jean Bazaine dans un beau livre intitulé Le Temps de la peinture, recueil des réflexions d’un homme très âgé, ayant passé son temps à peindre et à penser. La vieillesse, pour Bazaine, n’est pas le temps de la sagesse mais celui de la passion, « le sommet de l’aveuglement, de l’irréflexion, de la partialité », il vient corriger heureusement une vision faussée de l’humain vieux qu’on a plutôt tendance à asseoir au milieu de ses certitudes : « Le grand âge d’un peintre n’est pas celui d’une installation confortable dans un monde en chaussons. L’étonnement d’être, qui l’a accompagné à tous les instants de sa vie, ne se transforme pas en rapports paisibles, donc peu exigeants, avec lui-même comme avec ce qui l’entoure, et ce n’est pas, Dieu merci ! dans un univers enfin apprivoisé, propriétaire d’un jardin à la française, que se promène le peintre de quatre-vingt-dix ans. »
Car le peintre est sans cesse un homme nouveau-né. Ce livre de Jean Bazaine est sans nul doute un bréviaire, un manuel de compréhension de la vie, d’éthique de la création. C’est que la jeunesse en peinture se conquiert lentement : d’abord le décentrement, seul garant d’une possible liberté intérieure, la lente dépossession, le refus de l’efficacité, comment l’exercice quotidien décuple la passion de voir… En fin de compte, c’est l’homme et la femme, tout simplement, dans l’exercice quotidien de leur vie, qu’il débarrasse des vieux fantasmes : il n’y a pas de tour d’ivoire, il n’y a pas de chant du cygne, il n’y a pas de jeunesse ou de vieillesse (de la création), il n’y a que le travail d’être soi, que la lutte elle-même — qui est une manière d’être —, le choix patient entre tous les possibles qui se présentent dans l’existence — ou sur la toile. L’œuvre et la vie humaines n’existent en définitive que menacées. Elles ne sont que le terme d’une longue suite d’impossibilités d’être autre chose : mais ce sont précisément ces cent projets tués sous elles qui les poussent vers la vie. Quel que soit l’âge, la mort est toujours prématurée. On n’a jamais accompli la tâche qui est la sienne, on n’a jamais accompli le but de sa vie. A tout âge, un humain invente et se donne des buts. A tout âge on meurt au beau milieu d’un projet qu’on n’aura pas pu mener à son terme.

© Régine Detambel