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Dubillard (Roland) > Si Camille me voyait

Présentation

> Préface de Régine Detambel à l'édition du Mercure de France 
Grégoire et Amédée
« Mélomane sans instrument, concertiste peu concerté, il écrit volontiers sur la musique (Le Jardin aux Betteraves exorcise sa fixation sur Beethoven). Comme tous les nonsensistes, il aime à triturer les mots, invente des onomatopées flasques telles que souipft, zioupe, tilipoc, bsim, tapong, tolopic, pitruc, chrouif ou flache) ! On l’inscrit d’office au Club des Timides du nonsense avec Benchley, Woodie Allen, Satie, Lewis Carroll. » Voici le portrait de Roland Dubillard tel que le trace Marcel Benayoun dans Les dingues du nonsense.
Car l’oeuvre de Roland Dubillard participe bien du « nonsense », un mot anglais, certes, comme les « nursery rhymes » ou « Humpty Dumpty », qui sont nées en Angleterre et ont la sonorité de la langue anglaise. Mais il est vrai que les comptines françaises n’ont rien à leur envier.
Roland Dubillard est d’abord un homme de radio qui improvisa en duo, dans les années cinquante, des sketches, avec son ami Philippe de Chérisey. Les deux hommes avaient pour pseudonymes Grégoire et Amédée. Puis Grégoire alias Dubillard écrivit, tout seul, Si Camille me voyait. C’était en 1953, l’année même de la création d’En attendant Godot. Jeux de langage, fou rire, absurde, aberrations et saugrenu, le nonsense s’imposait dans Si Camille me voyait, s’y développait, prenait toute la place. Dubillard ignorait encore que, quelques années plus tard, Ionesco ou André Roussin salueraient ses pièces.

Laurent de Vitpertuise

Si Camille me voyait… fut baptisée « opérette parlée en vers radiophonique » et jouée au théâtre de Babylone en 1953, dans une mise en scène de Jean-Marie Serreau et des décors de Jacques Noël. Dubillard jouera lui-même le rôle de Laurent de Vitpertuise « mais au rebours d’un Guitry, avec une mégalomanie de modeste, ou une modestie hypertrophiée qui fait merveille » précise Marcel Benayoun.
Les noms des personnages de la pièce (Laurent de Vitpertuise, Léon de Caltecute, le Comte d’Autrebane) sonnent un peu comme les inénarrables inventions onomatisques d’Alphonse Allais qui baptisa De Puyjuteux, la baronne de Maupertuis, le Général Traversin de Grandpieu ou Emilienne de Condé-sur-Noireau. Les noms de lieu semblent également être tout allaisiens. Ainsi de Monsieur le Curé de Champistrelguyon…

Une parodie d’opérette
La pièce est divisée en douze « épisodes ». Laurent de Vipertuise est amoureux de Solange d’Autrebane qu’il a vue, au Bois, dans sa baignoire mousseuse tirée par deux chevaux…
Les trouvailles sont hilarantes, les périphrases savoureuses. Un cigare devient « le fumier végétal qui nous vient de Havane » et l’amoureux Laurent rêve déjà « d’un lit conjugal à explosions qu’il aurait baptisé le Bisexon ». Les onomatopées fusent : « Son compte est bon, badabon ! » ou encore « Et vous, Monsieur, qui êtes-vous ? ratapou. » La contrainte sonnante (et, le plus souvent, trébuchante) de la rime donne des fins de phrases en « ratapon », « turlutu » ou « biribi » et même « tagadi, tagada, pon pon ». On est tout près de Jean Tardieu, on semble passer de Un mot pour un autre  aux Mots sauvages de la langue française, dans le plus pur langage du Professeur Froeppel.

Ce qu’il y a de plus frivole peut être le masque du sérieux, disait Blanchot. Si Camille me voyait nous persuade que l’amour, c’est probablement sentir qu’on a « la tête ailleurs que sur le cou » et « ne plus reconnaître son coeur » au point de devenir un petit caillou « lourd et blanc et rond comme la lune ».