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Allais (Alphonse) > Le chambardoscope (1891)

Présentation

Alphonse Allais, Le chambardoscope, texte choisi et présenté par Régine Detambel, Mercure de France, 1997.

L’humoriste Alphonse Allais est né à Honfleur le 20 octobre 1854. A Paris, il entame des études de pharmacie et se lie aux Hydropathes du Quartier latin avant de participer à la fondation du cabaret du Chat Noir. Il vit un temps avec Jane Avril. Producteur de pièces de théâtre, il deviendra rédacteur en chef d’un hebdomadaire illustré, Le Sourire. Plus de 1300 de ses textes paraîtront dans la presse entre 1875 et 1905. Il publie alors une douzaine de recueils de contes, fantaisies et chroniques sous des titres aussi désopilants que Rose et vert pomme, Deux et deux font cinq ou On n’est pas des boeufs
Salué par Jules Renard, André Breton, Sacha Guitry, il meurt le 28 octobre 1905. Sa dernière chronique, parue dans le Journal du 20 octobre 1905, s’intitulait La faillite des centenaires. 



Préface à l'édition du Mercure de France
Garçon ! un Picon grenadine… et un peu moins de vent s’il vous plaît !

Alphonse Allais n’est pas tout entier, très loin s’en faut, dans ses bons mots, dans les farces et les canulars qui jalonnent sa biographie et sa bibliographie. On ne peut décemment pas se contenter de ses Tableaux monochromes (le fameux Combat de nègres dans un tunnel ou le Défilé de premières communiantes chlorotiques par temps de neige). Ce grand moderne, qui mourut en 1905, était un écrivain et l’un des plus subtils connaisseurs en rhétorique. Il écrivit des articles inoubliables dans de nombreux journaux, du Chat Noir au Journal, en passant par Le Tintamarre, le Mirliton ou Le Sourire.
Ces articles, assimilables à des contes, le public les accueillit pendant des années avec impatience. Maurice Donnay écrivit : « Pendant quinze ans et plusieurs fois par semaine, Alphonse Allais a distribué de la joie à des milliers de lecteurs. Alors dans les wagons (…) dans le métro, dans les omnibus, dans la rue, on entendait cette phrase : Avez-vous lu celui de ce matin ? Il s’agissait de l’article d’Alphonse Allais et, pendant quelques instants, ces humbles gens avaient pu croire, effectivement, que la vie était drôle. Résultat émouvant ! » Avec plus de 1500 contes, Alphonse Allais construisit une oeuvre monumentale dont il intitula le premier tome Oeuvres Anthumes.

« Allais (Alphonse) celui qui ira » (Alfred Jarry)

Il est passionnant de chercher, dans l’oeuvre d’Alphonse Allais, les nouveautés, les trouvailles et les distorsions qu’il fit subir à la rhétorique. Allais connaissait parfaitement les procédés littéraires mais en véritable humoriste, il imposa sa griffe à la langue française. André Breton, admiratif, remarqua : « Il va sans dire que l’édification de ce mental château de cartes exige avant tout une connaissance approfondie de toutes les ressources qu’offre le langage, de ses secrets comme de ses pièges. »
Au trop commun calembour (« Ce jeune homme était posé comme un lapin et doux comme une épaule de mouton »), Allais préférait des inventions absurdes et cocasses qu’il faisait courir d’un article à l’autre, d’une semaine à l’autre, se répondant à lui-même et s’autocorrigeant dans des remarques hilarantes. J’aime tout particulièrement : « Ses extrémités étaient froides comme celles d’un serpent. » Plus tard, Allais reprit systématiquement l’expression « comme celle d’un serpent » et en saupoudra (quel français, bon sang, se serait-il écrié !) toute son oeuvre. De fait, on voit surgir, de temps en temps, « une physionomie pâle comme celle d’un serpent » et même « une encre verte, pâle comme celle d’un serpent. » Puisque j’en suis à la pâleur, Allais proposa même cette apparente coquille typographique qui fit d’un cliché une authentique merveille : « Le loup devint blanc comme un singe. »

Du vrai curaçao de Reischoffen
Expert en homophonies approximatives et autres à-peu-près (« Cygne d’étang »), étonnant consommateur (et fabriquant expert) d’anglicismes, Allais inventa des noms de villas comme Chaume, sweet Chaume ou Bombay Cottage. Aussi souvent que possible, il donnera, entre parenthèses, la traduction anglaise d’un mot : « Les grosses légumes anglaises (The big british vegetables.) » Il usa du zeugme (« Je fus présenté à la famille, où je plus, tout de suite, à verse »), de la contrepèterie (« Amis d’Honfleur, fleur d’amidon. ») Il n’hésita pas à s’étonner de la ferveur que manifestent les Italiens pour un légume aussi discret que le céleri, ces Italiens qui, partout dans leurs gares, affichent Merci celeri comme une célébration de ce fragile légume. Quelques numéros plus tard, Allais s’excusera auprès de ses lecteurs et donnera la traduction exacte de Merci celeri, soit Marchandises express ! Il aima les latinismes : « Le mot et caetera me paraît bien pâle pour donner une idée du reste, mais, me trouvant en ce moment à la campagne, je n’en ai point d’autre à ma disposition. »

On étouffe ici ! Permettez que j’ouvre une parenthèse
Allais était grand consommateur de signes de ponctuation. Une ligne de pointillés judicieusement placée lui permettait de jeter un voile pudique sur une scène un peu trop osée. En ouvrant et en fermant des parenthèses, il créait des courants d’air dont il s’excusait ensuite auprès de ses lectrices. Il écrivit même : « Au lieu du stupide point d’exclamation que vous constatez au bout de : C’est gai ! je prie le lecteur de poser d’ores et déjà le point d’ironie si ingénieusement préconisé par notre maître Alcanter de Brahm. » Allais fut également un maître des notes en bas de page, notes dans lesquelles il n’hésitait pas à entamer la conversation avec ses lecteurs : « 1) Remarquez-vous, belle lectrice, comme cette fin de phrase constitue deux alexandrins superbes. (…) Est-ce que je deviendrais poète en vieillissant ? »
Cet espace que nos traitements de texte appellent le pied de page, Allais l’exploitait d’une façon absolument nouvelle.

Dayeur, lortograf va êtr biento suprimé, askonmadi hanhaulieu.

La modernité de cet homme qui appartenait déjà aux rires fin de siècle est extraordinaire. Dans son projet de simplification de la langue française, il proposait déjà NRJ pour énergie, ignorant sans doute que presque tous les salons de coiffure adopteraient sa trouvaille. S’interrogeant sur l’orthographe, il s’ébahissait devant Suissesse (« je suis épouvanté par la quantité d’s absorbé par ce simple mot ») et faisait remarquer que pompre n’est pas l’infinitif de pompez alors que rompre est celui de rompez. Même stupéfaction devant les accords : « … les canonniers disent un “schrapnel” au singulier, des “pruneaux” au pluriel. » Allais réinventa la concordance des temps et forgea des mots nouveaux : le pas-de-bilisme, le bluffage, l’ivre-mortisme, il panpanpana à une porte, un omnibus Courcelles-Panthéon poignait (du verbe poindre) à l’horizon.
Je ne résiste pas à l’envie de citer encore : « Les yeux de Saint-Pierre luisirent d’une petite flamme malicieuse. (Le verbe luire ne s’emploie pas au passé défini. Il est temps, je crois, de faire cesser cet ostracisme, et j’engage les hommes de coeur de tous les partis à suivre mon exemple.) »

Quand on a été comme moi élevé à la dure par un père spartiate et une mère lacédémonienne, on se fiche un peu du confortable
L’Oulipien François Caradec a rassemblé les oeuvres complètes d’Alphonse Allais et publié, en 1994, une biographie d’Alphi. « Et l’on ne sait plus, écrit Caradec, si pour ce « poète lyrique » le mot « poésie » ne veut finalement pas dire « jeu de mots » ; ce qui confortera ceux qui pensent que les mots sont faits davantage pour jouer que pour communiquer. »


Régine Detambel